BONES MAKING FLESH

LYRICS & WRITINGS by JULLIAN ANGEL

Catégorie: Unclassified

Dernières volontés citoyennes (Lettre ouverte à M. Hollande)

a kamikaze...

Cher monsieur le Président,

En tant que citoyen français et donc cible potentielle, au cas où je serais victime d’un futur attentat _ abattu en terrasse le muscadet à la main, spectateur d’un concert, ou directement sur scène (idéal pour une carrière posthume) ; veuillez considérer cette lettre ouverte comme ma propre oraison funèbre, à titre préventif. Dès lors, inutile d’en confier la rédaction à l’une de vos fines plumes, je préfère m’en charger moi-même. En effet, j’ai toujours eu quelques réserves quant à affilier ma condition humaine, vie et mort, à une cause prétendue supérieure, du type nation ou religion. Ce qui tombe plutôt mal pour un défunt hypothétique tué à cause de l’une, et au nom de l’autre.
Surtout n’y voyez aucune prétention malvenue de ma part. Certes, mes chances de mourir dans un attentat perpétré sur le sol français restent faibles, comparées au risque d’y crever de pessimisme, de renfermement sur soi, ou d’un ulcère foudroyant après 72h de flashs infos. Mais comme ça ne peut pas toujours arriver qu’aux autres, vous me permettrez j’espère, cette projection un rien macabre.

Tout d’abord, je dénie à quiconque en dessous du rang divin le droit de me faire porter l’étendard, sanglant ou non, de la patrie en danger. Vous n’êtes pas le premier à dicter votre bonne parole aux morts _ c’est même une vieille tradition étatique, mais lorsque les victimes se font déchiqueter en uniforme civil, l’hommage rendu ne saurait être confondu avec celui accordé aux nobles serviteurs de la nation, soldats, policiers, ou gendarmes. Nous n’avons simplement pas le même seuil d’allégeance au drapeau, à la défense des intérêts du pays. Cela n’empêche pas le sentiment de citoyenneté, ni peut-être d’avoir le civisme en bandoulière, néanmoins cher président : quel décret spécial vous autorise à épingler autant de symboles républicains sur des couronnes funéraires sans droit de réponse, de réserve, ou de nuance ?

Même en des termes assez neutres pour ne choquer personne, je n’ai aucune envie qu’on prête un sens exacerbé à mon choix parfaitement individualiste d’aller voir un concert, un match de foot, ou boire une bière. Encore moins d’être catégorisé par tranche générationnelle sous la plume paresseuse de quelques éditorialistes, toujours prompts à coller un label sociologique sur ce qu’ils méconnaissaient encore hier. Imaginez les gros titres d’ailleurs, si l’on avait mitraillé une rangée de séniors en plein récital baroque. « Génération Philarmonie », personne ne l’aurait osé sans doute.

Les morts ne seront jamais libres, égaux et frères, encore moins sous les feux de l’actualité. Malheur aux presque-anonymes surtout, car en terme de postérité, la plupart se contentent d’une nécro télégraphique, bien trop sélective. Or ce qu’ils pensaient du conflit syrien, de l’efficience du contre-terrorisme, leur avis sur l’afflux des migrants, sur la protection des frontières, n’interférait pas avec leur agenda loisirs d’un vendredi soir. Ni leur position concernant la défense des libertés individuelles. D’où ma volonté d’anticiper le pire, tout en clarifiant mes opinions, au cas où l’on enclencherait d’autres conflits en mon modeste souvenir, et voterait de nouvelles lois d’urgence, sous prétexte de rendre justice.

Car avant tout, je refuse de voir ce pays qui m’honore, me pleure, sombrer dans un repli identitaire forcené, afficher une mémoire aussi courte que parcellaire. Pour mes obsèques, veillez donc à remplacer le livret de condoléances par une encyclopédie de l’histoire française à feuilleter. Rappelons-nous qu’un peuple si notoirement chaotique et torturé, n’a aucun besoin d’apport extérieur pour se faire du mal à lui-même. Rien que la somme des victimes liées au sanglant épisode de la Commune de Paris, en 1871 (8000 citoyens réprimés par l’armée aux ordres de Versailles), suffirait à remplir quatre Bataclans entiers. Et je ne vois pas en quoi repousser préventivement des hordes de réfugiés à la mer, protégera mes concitoyens de leur propension naturelle à ne jamais être d’accord avec le voisin ; que ce soit à travers une révolution, un conflit territorial, ou concernant le choix des 23 bleus au prochain Euro de football…

Je vous épargnerai mes considérations géopolitiques par contre, monsieur le président. Bien sûr je n’en pense pas moins, mais de nombreux experts à hashtag nous expliquent déjà comment combattre Daech via facebook ou twitter. Une remarque pourtant me titille l’intellect : quand votre premier ministre interprète les attentats du 13 novembre comme une attaque directe envers « notre mode de vie français », feint-il d’ignorer que notre pays mène la guerre depuis des années sur plusieurs fronts, et qu’il reste un des plus grands exportateurs d’armes au monde ? Si l’unique visée des terroristes est notre dépravation occidentale, je suis prêt à trinquer chaque soir en pleine rue, entouré par dix créatures mini-juppées, seulement je doute que cette forme de résistance suffise.

Mais à supposer qu’une poignée d’égarés fanatiques puisse convertir notre mal-être hexagonal en soudaine revendication d’être français, le sujet mérite au moins que tout citoyen adulte aborde franchement la question : d’où vient ce sentiment d’appartenance, pourquoi et comment se déclare-t-on d’ici ? En l’occurrence, brandir son état-civil ou son arbre généalogique, constitue la plus plate des réponses à mes yeux. Pour autant j’accepte l’idée d’une conscience nationale, tant qu’elle ne se prétend pas innée, mais bien comme une identité à saisir, ressentir, et forcément altérer. Une identité réappropriable donc. Naître ne suffit pas, il faudrait devenir français, jusqu’à savoir en définir le caractère.
Or à cet exercice, peut-être en viendrais-je à m’auto-destituer moi-même de ma nationalité. Car devant la francophilie sincère d’un travailleur immigré, bercé par nos sirènes républicaines et leur rayonnement outre-frontières, j’en éprouve une certaine gêne parfois à exprimer si peu de fierté du sol, ayant grandi et vécu en France, bénéficié de ses institutions, de son système de solidarité, tout en m’imaginant régulièrement ailleurs.

On l’aime ou on la quitte, paraît-il. Tel n’est pas votre crédo présidentiel, je sais. Pourtant l’éclatante simplicité du slogan m’est toujours apparue comme un flingue, non seulement pointé sur l’immigrant, le non « de-souche », mais aussi vers ma propre tempe d’apatride frustré, peu réceptif aux levers de drapeaux, pas davantage au redoublement des Marseillaises cathartiques. Et cependant je reste. Pareil à un chercheur d’identité craignant d’avoir négligé une pièce avant de restituer les clefs de la maison. Or ce tour hexagonal du propriétaire, à force de prolongations, m’aura finalement plus enrichi que découragé, m’enjoignant à dépasser l’affect, à contourner une liste purement binaire de « j’aime – je n’aime pas » voués à sa mère patrie. Ni amour, ni haine au fond. Pas plus maintenant qu’avant un 7 janvier ou un 13 novembre 2015, un 21 avril 2002 ou une élection régionale récente. Mais d’abord une vraie fascination envers ce pays totalement schizophrène, imprévisible, génial et honteux au même instant.

Car accepter son appartenance nationale implique d’en mesurer tous les extrêmes, notamment à travers sa dualité historique. De l’Inquisition aux Lumières, l’éventail chronologique est tellement large. On ne saurait arborer fièrement 1789, sans rappeler la Terreur 4 ans plus tard. Célébrer Austerlitz sans mentionner Waterloo, ou inversement. Honorer la Résistance pour mieux relativiser Vichy… Glorifier le Zidane de la finale 98, puis blâmer celui de 2006, coupable d’un geste tellement « gaulois » pourtant. Non justement, il faut tout prendre, tout porter. Et vous en conviendrez, cette histoire pèse une montagne en assimilation. Alors ne m’en voulez pas si je préfère le terme de « société française », à celui de patrie ou de nation. Même « peuple » me semble d’un autre siècle, parlons plutôt du « genre français ». Et parlons « vivre ensemble » plutôt que « mourir ensemble ». En d’autres époques oui, peut-être aurais-je pu défendre ce drapeau par les armes ; aujourd’hui il me semble à l’honneur même de chaque « tombé pour la France », que de libérer cette notion d’appartenance des entraves qui précisément obligeaient un peuple, une jeunesse, aux guerres incessantes, aux luttes souvent fratricides.

Mais vous ne lirez pas ce texte évidemment. Trop long d’ailleurs, en tant que dernières volontés d’un seul citoyen. Nettement moins bavard pourtant que ce débat interminable autour d’une déchéance de nationalité, si symbolique, qu’une fois passé le choc et l’émotion, même le prétexte démagogique de suivre les sondages ne saurait justifier un tel gaspillage du temps politique, médiatique et parlementaire.
Alors en attendant que m’arrive peut-être malheur, je vais continuer à croiser soldats et policiers de façade, en prenant mon métro à la gare voisine. Me faire sommer d’entrouvrir ma sacoche pour la énième fois _ en toute courtoisie bien sûr, mais en totale inefficacité sécuritaire ; conscient de sacrifier une once de vie privée, de liberté, au profit d’une majorité invérifiable de Français que ce maintien en « état d’urgence » rassure, paraît-il. Et avec un peu de chance, je devrais même passer entre les balles jusqu’à l’échéance 2017. Inutile de vous dire que vous serez attendu au tournant. Mais d’ici là, en toute cordialité républicaine, bon courage.

Jullian Angel
(Chanteur-musicien-auteur)

PS : Prière d’éviter tout hommage musical sollicitant une ou plusieurs vedettes françaises. En cas de présence inopportune de monsieur Hallyday, sachez que mon cercueil sera piégé à l’arsenic.

Printemps 2034 : je regarde la France sombrer depuis Berlin…

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Je les entends s’agiter chaque nuit, un peu plus bruyants que la veille. Dehors jusqu’à deux, trois heures du matin. Mais ça ne m’empêche pas de dormir, je me couche assez tard aussi.

On m’a dit qu’ils avaient encore brûlé une voiture la semaine dernière. Heureusement je ne conduis pas, je n’ai aucun patrimoine inflammable.

Une nuit ils ont recouvert le fronton de la mairie de quartier, par des tags à connotation islamiste. Mais je doute qu’ils sachent vraiment de quoi ils parlent. Moi non plus d’ailleurs.

Certains, paraît-t-il, sont directement liés au trafic de drogue alentours. Ce qui ne serait guère surprenant… Et il faut bien que les étudiants agrémentent leur binge drinking entre deux partielles.

Parfois aussi, ils transforment les rues avoisinantes en rallye nocturne, faisant crisser férocement leurs pneus, au cours d’une ronde jubilatoire. Tôt ou tard, l’accident promet d’arriver. Seulement ce n’est pas mon genre d’appeler les flics. J’aurais l’impression d’être une petite vieille, ou pire, de gonfler les statistiques du trouble à l’ordre publique, manipulées ensuite par l’extrême-droite.

Trop jeune pour me sentir en insécurité physique. Trop adulte pour minorer la nuisance sonore, le désordre ambiant. Trop laxiste pour réagir en riverain préoccupé, mais trop conscient pour ignorer la situation. J’ai déjà signalé deux cambriolages récemment, dont l’un au rez-de-chaussée de mon immeuble. Un simple tour de clef à ma porte, ce fût ma seule réponse. Avant je ne fermais même pas.

Au fond je les ai pratiquement vus grandir, sans m’en rendre compte. Une bande de gamins difficiles _flattant les poncifs immigrationnels en vigueur, avec un petit square pour terrain d’occupation, et l’arrêt de bus juste devant. On est pourtant loin d’une vraie zone sensible. En journée, ce coin de rue voit surtout affluer des étudiants, quelques actifs pressés, des commerçants locaux. Mais la nuit leur appartient désormais, en totale incivilité. Ce qui laisse peu d’illusions quant à l’autorité parentale et aux obligations scolaires dont ils devraient dépendre. Le phénomène est déjà parfaitement connu, largement sociologisé. Raison pour laquelle sans doute, je n’ai pas réalisé son émergence toute proche, parmi cette France d’en bas, à trente mètres.

Et je me prends à imaginer que dans quinze ou vingt ans, on accusera les mauvais Français « de souche » comme moi, d’avoir sacrifié leurs racines sur l’autel d’une dissolution identitaire forcée. On pointera l’indifférence de ceux qui depuis leurs fenêtres, auront observé la « défrancisation » clinique d’un pâté de maison, des enseignes jusqu’aux bancs publics. On fustigera l’expatrié, qui voue son pays à une main d’œuvre étrangère, moins soucieuse du terroir ou de Molière. Les restants, eux, auront vécu l’insurrection chaotique des banlieues, l’avènement du communautarisme, le spectre d’une guerre civile, les manifestations meurtrières… Surtout, ils éprouveront la fureur de ces milliers d’enfants non-désirés, tous ces sauvageons orphelins d’une histoire propre, auxquels la nation n’aura su offrir une patrie.

Alors ils nous traiteront de déserteurs. Nous qui aurons fui, préventivement, vers une de ces grandes métropoles cosmopolites, où l’on se sent d’abord citoyen mondain. Fui avant de succomber malgré nous à la décompression haineuse, à ce racisme-soupape dont les bien-éduqués s’imaginaient exempts. La plupart des anti-FN se lasseront de réitérer le même contre-argumentaire socio-économique, si valable soit-il. Car après un demi-siècle d’angélisme ravageur, la parole du républicain modéré vaudra autant qu’un traité de non-agression avec l’Allemagne en 1936. Quand le raisonnable cesse d’être responsable, l’enragé se pare de vertus diplomatiques. Et les enragés ne manqueront pas.

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Printemps 2034. Je regarde la France s’embraser depuis Berlin, dans un quartier à forte communauté francophone où je vis désormais. Nombre de mes amis ont émigré eux-aussi, principalement en Europe. Nous voilà partagés entre inquiétude et fatalisme, soulagés néanmoins d’être partis à temps. La nationalité n’est plus qu’un détail administratif sur une carte de séjour, mais nous portons encore la langue, une certaine culture aussi, notre conscience hexagonale, historique. Les flux migratoires n’ont jamais donné tort ou raison, ils sont juste un mouvement perpétuel et inexorable de l’homme.

Je n’ai pas livré la France aux Arabes. Ni à un quelconque envahisseur étranger. Certains habitaient là bien avant ma naissance, beaucoup auront illustré ce pays mieux que je ne l’ai incarné moi-même. J’ai grandi avec la conception d’une terre n’appartenant à personne, sinon à celui qui la fait vivre. Le culte des frontières m’insupportait, ses fervents me semblaient voués au déclin, comme ont disparu les théoriciens d’une terre plate, ou les adeptes du géocentrisme. Enfin, presque tous. Car c’est bien le problème : il ne suffit pas de migrer vers un meilleur « vivre ensemble », puis d’espérer que le progrès rattrapera les consciences derrière nous, lentement mais sûrement. Que l’obscurantisme faiblira, sans même qu’on s’évertue à infléchir la courbe des idées. Juste en laissant passer quelques générations. Cette forme d’eugénisme civilisationnel a montré sa limite. Pour tirer une population entière vers ses idéaux, l’élite doit devenir une majorité ; à défaut elle reste un oppresseur intellectuel, le symbole d’un mandarinat exclusif. Nous avions beau nous présumer plus sages, plus éclairés, plus ouverts, ils ne nous ont pas crus.

Et je revois ces jeunes ados, vingt ans en arrière, engoncés dans leurs capuches ternes de mauvais garçons. J’aurais voulu pouvoir leur parler, au moins essayer une fois. Ce qui me bloquait n’était pas tant la crainte de m’attirer des ennuis, mais plutôt mon exaspération à leur égard. Je les méprisais d’être si conforme aux clichés répandus, si stéréo-typiquement proche d’une caricature de bas humoriste. Evidemment, cette caricature je l’entretenais indirectement, en confortant ma distance anthropologique, sans chercher à adoucir mes propres préjugés. Je les sentais tellement auto-conditionnés, plus fidèles encore à leur milieu d’origine qu’un rentier ou un avocat. Pleins de révolte oui, mais incapables d’une révolution. Ni sur l’époque, ni sur eux-mêmes.

J’aimerais apprendre que certains ont pu s’affranchir malgré tout. Passé le chaos, ils deviendraient peut-être les artisans d’une nouvelle mixité sociale, d’un resserrement fraternel. Comme un démenti à mes présomptions antérieures, et au procès en félonie qu’on nous accorde maintenant, nous les apatrides opportunistes, à l’abri des balles perdues. Ici à Berlin, ailleurs à Genève, Londres, ou Bruxelles… Si la situation empire encore, nous obtiendrons même le statut de réfugié politique, sous l’égide de l’Union Européenne. Quel bel affront aux tragédies franco-allemandes du siècle dernier… L’histoire n’est donc pas qu’un simple recommencement, elle se contredit parfois. Le Berlin d’aujourd’hui offre un asile privilégié, à ceux qui refusent de choisir entre une autorité fascisante et un état sous-laïcisé, ultra-communautaire.

Sans doute la France m’aura trop peu donné envie de me battre pour elle, d’entrer en résistance. Pas plus qu’elle ne m’aura changé en « collabo » d’ailleurs, malgré l’ironie de mon exil germanique. Peu importe, on soutient toujours le meilleur bord sur un champ de bataille passé. Mais prétendre qu’on n’aurait pas couché avec l’Allemand en 40, est à peine moins fictionnel que de rejouer la bataille de Poitiers face aux Arabes… L’histoire française reconnaîtra les siens, je suppose. La mythologie berlinoise également : « Ich bin ein Franzose », comme on plaisante ici, avec une pointe d’accent kennedyien.

L’impact des mots, le crash des neurones.

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Les symptômes ont commencé il y a environ un an. Une sorte de révulsion biliaire et cérébrale, chaque fois que j’entendais employé le verbe « impacter » à la radio. Notamment sur une station d’info continue, dont le ton anxyogène permet un éveil matinal rapide, sans illusion superflue d’un monde soudainement vivable. Avant on pouvait déjà clasher et tacler sans guillemets, ni pincettes, mais ce nouveau barbare des bescherelles est autrement plus contagieux. Aussi alarmant qu’une relecture du 1984 d’Orwell par les temps qui courent.

« La crise des subprimes impacte la zone euro ». Jusque là soit, j’arrivais encore à ingérer mon premier café quotidien. Le jargon économique impose une certaine laideur stylistique, et on ne demande pas au cac 40 d’inspirer un alexandrin. Ça allait bientôt se gâter hélas : désormais « la crise impacte aussi le moral des ménages ». On touche cette fois à la personne humaine, que dis-je, on lui défonce le pare-brise vocabulistique. Un vrai carjacking du petit Robert.

Non content d’avoir une réalité syntaxique fort douteuse, cet  « impacter » transitif éradique peu à peu du langage audio-visuel plusieurs verbes déjà bien expressifs, tels que : frapper, atteindre, marquer, heurter… Mais son emploi ne se limite pas à un synonyme passe-partout dont abuse le journaliste paresseux, autant que le manager d’entreprise. Autour de soi, commence à poindre une déclinaison plus intime, du genre « ça m’impacte que tu dises ça… ». A terme, ce sera sans doute la prolifération d’un nouvel adjectif « impacté », comme substitut naturel à « déprimé », « affecté », voire migraineux : « pas ce soir chéri, je me sens trop impactée ».

Certes, aucune langue vivante ne peut rester figée, ni exagérément conservatrice. Mais cette évolution linguistique à coup de néologismes totalitaires, renvoyant dix mots encore frais aux obsolètes (les « oubliettes » du Larousse), ça en dit davantage sur l’atrophie intellectuelle d’une société que sur sa créativité dialectique. Et quant à emprunter au dynamisme de l’Anglais, contentons-nous des termes, laissons-lui sa syntaxe. La langue de Bukowski sera toujours plus directe et permissive, inutile de lutter.

Maintenant, afin de prouver que ce billet n’est pas qu’une lubie élitiste d’un poète en manque de finesse ambiante, voici quelques propositions alternatives pour étoffer votre lexique punchy. Ensemble, réduisons l’impact du mauvais goût :

_ « Je suis vraiment twin-towerisé par cette nouvelle… Ça me pearl-harbourise en travers de la gorge »

_ « Pas trop envie de bouger ce soir, je me sens fukushimé de l’intérieur… »

_ « Arrête de me carglasser le moral, aide-moi plutôt à résoudre ce crash-test »

_ « Il est beaucoup trop rentre-dedans, j’airbaguise dès qu’il approche… »

_ « Cette musique me chaballise le système, c’est un vrai Shakir-Haka »

Haine de ne pas être…

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Mieux qu’un étalage de bons sentiments, pour fédérer il faut détester. Rien n’est plus mobilisateur ces temps-ci. L’internaute pacifique se sentirait presque sous-représenté, en lisant les commentaires après une vidéo sensible, par exemple. « Serais-je trop engourdi du cortex paranoïaque, si je ne fantasme aucun complot juif, même en secret ? » Bientôt le stratagème opère : vous inculquez aux gens « raisonnables » la peur de devenir minorité, alors ils finissent par douter à leur tour. Puis l’échiquier bascule progressivement. « Et s’ils avaient un peu raison quand même ? »

L’expression du rejet paraît forcément plus véhémente et spectaculaire. Comme les balles sifflent plus fort sous régime de paix. Car nous ne sommes pas en 1940, mais nous réveillons son fantôme à force de paniquer, ou de scruter les sondages d’intentions de vote. Simplement, contrairement aux haters monomaniaques, des millions de gens non antisémites, non racistes, non homophobes, ont autre chose à faire que d’épancher quotidiennement leur civisme républicain sur Internet. Les polémistes du pire y trouvent le champ libre, et l’idiot du village peut surfer hors syntaxe, c’est son droit ; ça n’inverse pas la balance idéologique pour autant. Mais il est tellement commode de pointer une menace à l’ordre moral, surtout après deux décennies d’un médiatico-politiquement correct ravageur.

On est toujours la bête immonde de quelqu’un d’autre. Or en marge du prétendu «système», beaucoup méprisent désormais le savoir, la culture, l’ouverture au monde, comme des valeurs bourgeoises ayant trahi le coeur populaire de leur fonction. Quant aux leçons d’histoire, elles donnent l’effet d’une pure condescendance élitiste, assénée à coup de millions de morts. On obtient ce fourre-tout haineux, souvent illisible, fustigeant pêle-mêle le progressiste, le mondain, l’intellectuel, le riche, le beau, le célèbre ; tout ce qui symbolise une forme d’exclusion identitaire : non le roi n’est pas forcément juif, gay, ou franc-maçon, mais il possède ce que je n’ai pas, alors disons qu’il est juif… La lutte des communautés offre une diversion idéale pour ne plus parler guerre des classes, tout bonnement. Appelez un chat un chien, et maintenant regardez-le attraper la rage.

Electrick Cave

Route du Rock 2013(Photo :  Romain S. Donadio)

(Live-report du concert de Nick Cave & The Bad Seeds au festival de La Route du Rock, le 15 août 2013)

« Now we’re getting rid of the photographers ». Un morceau de mise en jambes, le temps d’évacuer les photographes du bord de scène, et Nick Cave déchaine ensuite son implacable emprise live, d’une poigne si vigoureuse qu’elle laissera une partie du public groggy dès le 1er round (Jubilee Street enchainé à From her to eternity, soit 30 années de carrière symbolisées en deux titres). Il est 22h4O, une ombre titanesque plane sur le Fort Saint-Père. Les vieux démons sont de sortie : amours obsessionnels, crises de foi, et autres contes de tueurs en série (Stagger Lee). Que des chansons aussi littéraires fascinent à ce point un public peu anglophone, en dit long sur l’aura dégagée par l’Australien, et l’incarnation instrumentale qu’apportent ses Bad Seeds _ un peu trop bridés ce soir certes, tant la voix dominait les débats.

Quelque part au dixième rang, j’assiste alors à un véritable phénomène chamanique, extrême, voire suffocant. Mais je dévisage un simple mortel penché sur la foule, pas une quelconque divinité. Sueur, crachats, exultations féroces, micro flanqué par terre ; Nick Cave force tellement son étreinte vocale qu’il en chante un peu à côté parfois, déboussolant ses propres morceaux, qui s’étirent, respirent, puis redémarrent encore, au risque d’user le spectateur. C’est qu’on ose encore chercher sans forcément atteindre, dans ce groupe, au lieu d’aboutir avant d’avoir commencer à chercher, comme le font trop de performers actuels sur scène.

Maîtrise et démesure forment un couple indissociable dans l’essence créative du rock. Et plus que jamais, il y est question d’orgueil, de mort, de muses, de survivance… Une histoire vieille comme le monde, mais je n’ai rien vu d’aussi magnifiquement humain en concert depuis longtemps. « And I’m not afraid to die ». La chaise du pardon peut toujours attendre : on y expédiera bien des prophètes-chanteurs factices avant d’y attacher monsieur Cave.

(Article publié à l’origine sur le fanzine La Feuille de Route)

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