Les goûts, les couleurs… Les sons, les reverbs…

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En plein travail de mixage final, puis de mastering, l’oreille humaine devient parfois un véritable petit dictateur, qui désigne le bon goût musical au détriment de tout ressenti émotionnel et physique. Elle vous dit quel son aimer, quelle fréquence enlever ou mettre en avant ; elle peut faire d’une nuance légère entre deux réverbérations un immense fossé, à même de gâcher le morceau entier.

Dans cette période délicate, on renonce presque automatiquement au simple plaisir de mélomane, tant il est difficile de retrouver une écoute « normale » sans analyser chaque son, derrière chaque instrument… L’oreille est prise dans une stimulation intellectuelle intense, épuisante mais très instructive. On se prend donc au jeu : tout en finalisant un nouvel opus, pourquoi ne pas également ressortir quelques disques de chevets, à passer au crible de cette écoute neuve et tellement plus affinée ? Des albums qu’on croyait connaître par coeur depuis longtemps, révèlent alors bien d’autres pistes fantômes, ou aspérités maquillées.

Parfois, l’expérience s’avère assez ingrate. Et on constate un peu frustré la distance que le temps met avec certaines oeuvres, très familières. Le Grace de Jeff Buckley par exemple, disque ô combien abouti dans sa quête de perfection esthétique et d’un certain classicisme pop-rock , mais un peu trop froid et « figé » à la réécoute. On se surprend à faire la moue devant ce son, si cristallin, cette manière de rendre le chant encore plus aérien et suspendu qu’il n’est naturellement. « Hallelujah », déjà maintes fois entendue, résonne presque désagréablement, surtout via des enceintes de monitoring faisant encore plus ressortir les « sifflantes » de la piste vocale, gorgées d’une trop grossière reverb de chapelle.

Mais au delà d’une approche purement savante et technique, cette écoute vous plonge aussi davantage au coeur de l’humain paradoxalement, de sa subjectivité créationelle que tout influence : le temps, l’humeur, le vécu, la santé, l’âge, le sexe, ou le café du matin… Les machines n’ont pas encore eu le dernier mot, et aucune réalisation musicale ne saurait être guidée uniquement par une forme d' »objectivité technologique ». De même qu’aucun musicien ne détient l’équation sonore parfaite qui mettrait tout le monde d’accord dans la sphère audiophile. Pour un domaine réputé aussi pointu, le rôle exercé par tant de paramètres humains reste frappant. Les supports d’écoute ont beau être des appareils à qui il faut parler un langage de fréquences précis, l’homme a lui une oreille des plus incertaines, volubile, évolutive.

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Tout travail de mixage est éminemment psychologique. Un simple morceau de 3.30 en dira souvent plus sur ses géniteurs que 10 séances d’analyse chez un psy… Evidemment, c’est d’autant plus valable pour une oeuvre dont le créateur a mené lui-même l’enregistrement et la finalisation. A ce titre, l’auteur de ce post ne pouvait que devenir enfin son propre sujet d’observation… Et tout en croyant naïvement mettre mon précédent album sur une platine CD_pour diverses comparaisons utiles avec le prochain, alors en cours d’aboutissement ; c’est bien sur un divan que j’ai installé mon passé discographique. « …Je vous écoute…« .

Révélations garanties. D’autant que je n’avais pas redécouvert ce fruit d’1 an et demi de travail, baptisé Life was the answer, depuis au moins 6 mois… Sans la même acuité auditive surtout. Ce fût passionnant d’initier un genre de psychanalyse sonore à postériori, de mesurer le lien intense entre le son qu’on peut produire et sa propre psyché, hors du contexte matériel et musical justement. Tout est parlant, du son de guitare acoustique choisi aux différentes reverbs placées sur la voix. Et on se trouve déjà un brin étranger à soi-même, comme sur une photo légèrement datée… Mais ça n’a rien d’un jugement : il faut accepter l’influence d’une période de création sur son résultat final, qui lui n’aura plus moyen ensuite de se défendre face aux outrages éventuels du temps, ou le désaveu possible de son auteur.

Au jeu du « si c’était à refaire », on manifeste beaucoup de vigueur en général. Même sans se déjuger, il y a toujours des éléments qu’on actionnerait différemment aujourd’hui. Mais dans mon cas de figure, j’ai vraiment eu la sensation d’être face à une progéniture sonore résolument intègre et cohérente. Il y a certaines puretés d’intention qu’on ne remixe pas…

D’ailleurs, on ignore au fond si notre inspiration récente donne le coup de vieux à la précédente, ou justement l’inverse. En l’occurrence, ma propre voix d’il y a seulement 3 ans, me semble déjà plus « jeune » à la réécoute. On sent l’énorme ferveur et toute l’adrénaline contenue derrière chaque séance d’enregistrement ; cela apporte une tension encore assez virginale au chant, même dans les intonations plus graves.  Et là aussi, l’habillage effectué au mixage en apprend énormément : il vient maintenir une certaine distanciation avec le monde externe, à travers des arrangements « flottants », volontairement éthérés, suspendus…

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« D’où parles-tu ? ».  Pour choisir comment faire sonner un album, voilà sans doute la première question à se poser. Je n’aurais pas encore été capable de murmurer au creux d’une oreille pour ce disque-là, ou de mettre le chanteur à pied d’égalité avec le songwriter et le producteur. Ce chant délivrait beaucoup de messages, d’informations, tout en protégeant farouchement ses sources. Ainsi, la tonalité de cette aventure solitaire représente vraiment la somme de toute une mystique et mythologie personnelle, qui remontent bien avant la période de création concernée.

Peut-être est-ce la définition d’une vraie forme d’intemporalité… qu’on ne peut fabriquer à la prise de son ou au mixage, puisque seul le vécu la façonne justement. Mais c’est beau aussi de « vieillir », en un sens.  Quand le meilleur synonyme du verbe reste « évoluer », et non forcément « mûrir » (davantage une obsession de chroniqueurs musicaux…).  Rien n’est gravé dans le marbre, ni sa perception d’un travail artistique, ni les tendances esthétiques d’une époque. Quand on affirme que « ça a vieilli » _comme souvent à la redécouverte d’une oeuvre, c’est justement l’inverse : on a vieilli. Et le monde avec nous.

Les artistes sont des mères dont les enfants naissent et ne grandiront plus…