Printemps 2034 : je regarde la France sombrer depuis Berlin…

par Jullian Angel

drapeau-francais

Je les entends s’agiter chaque nuit, un peu plus bruyants que la veille. Dehors jusqu’à deux, trois heures du matin. Mais ça ne m’empêche pas de dormir, je me couche assez tard aussi.

On m’a dit qu’ils avaient encore brûlé une voiture la semaine dernière. Heureusement je ne conduis pas, je n’ai aucun patrimoine inflammable.

Une nuit ils ont recouvert le fronton de la mairie de quartier, par des tags à connotation islamiste. Mais je doute qu’ils sachent vraiment de quoi ils parlent. Moi non plus d’ailleurs.

Certains, paraît-t-il, sont directement liés au trafic de drogue alentours. Ce qui ne serait guère surprenant… Et il faut bien que les étudiants agrémentent leur binge drinking entre deux partielles.

Parfois aussi, ils transforment les rues avoisinantes en rallye nocturne, faisant crisser férocement leurs pneus, au cours d’une ronde jubilatoire. Tôt ou tard, l’accident promet d’arriver. Seulement ce n’est pas mon genre d’appeler les flics. J’aurais l’impression d’être une petite vieille, ou pire, de gonfler les statistiques du trouble à l’ordre publique, manipulées ensuite par l’extrême-droite.

Trop jeune pour me sentir en insécurité physique. Trop adulte pour minorer la nuisance sonore, le désordre ambiant. Trop laxiste pour réagir en riverain préoccupé, mais trop conscient pour ignorer la situation. J’ai déjà signalé deux cambriolages récemment, dont l’un au rez-de-chaussée de mon immeuble. Un simple tour de clef à ma porte, ce fût ma seule réponse. Avant je ne fermais même pas.

Au fond je les ai pratiquement vus grandir, sans m’en rendre compte. Une bande de gamins difficiles _flattant les poncifs immigrationnels en vigueur, avec un petit square pour terrain d’occupation, et l’arrêt de bus juste devant. On est pourtant loin d’une vraie zone sensible. En journée, ce coin de rue voit surtout affluer des étudiants, quelques actifs pressés, des commerçants locaux. Mais la nuit leur appartient désormais, en totale incivilité. Ce qui laisse peu d’illusions quant à l’autorité parentale et aux obligations scolaires dont ils devraient dépendre. Le phénomène est déjà parfaitement connu, largement sociologisé. Raison pour laquelle sans doute, je n’ai pas réalisé son émergence toute proche, parmi cette France d’en bas, à trente mètres.

Et je me prends à imaginer que dans quinze ou vingt ans, on accusera les mauvais Français « de souche » comme moi, d’avoir sacrifié leurs racines sur l’autel d’une dissolution identitaire forcée. On pointera l’indifférence de ceux qui depuis leurs fenêtres, auront observé la « défrancisation » clinique d’un pâté de maison, des enseignes jusqu’aux bancs publics. On fustigera l’expatrié, qui voue son pays à une main d’œuvre étrangère, moins soucieuse du terroir ou de Molière. Les restants, eux, auront vécu l’insurrection chaotique des banlieues, l’avènement du communautarisme, le spectre d’une guerre civile, les manifestations meurtrières… Surtout, ils éprouveront la fureur de ces milliers d’enfants non-désirés, tous ces sauvageons orphelins d’une histoire propre, auxquels la nation n’aura su offrir une patrie.

Alors ils nous traiteront de déserteurs. Nous qui aurons fui, préventivement, vers une de ces grandes métropoles cosmopolites, où l’on se sent d’abord citoyen mondain. Fui avant de succomber malgré nous à la décompression haineuse, à ce racisme-soupape dont les bien-éduqués s’imaginaient exempts. La plupart des anti-FN se lasseront de réitérer le même contre-argumentaire socio-économique, si valable soit-il. Car après un demi-siècle d’angélisme ravageur, la parole du républicain modéré vaudra autant qu’un traité de non-agression avec l’Allemagne en 1936. Quand le raisonnable cesse d’être responsable, l’enragé se pare de vertus diplomatiques. Et les enragés ne manqueront pas.

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Printemps 2034. Je regarde la France s’embraser depuis Berlin, dans un quartier à forte communauté francophone où je vis désormais. Nombre de mes amis ont émigré eux-aussi, principalement en Europe. Nous voilà partagés entre inquiétude et fatalisme, soulagés néanmoins d’être partis à temps. La nationalité n’est plus qu’un détail administratif sur une carte de séjour, mais nous portons encore la langue, une certaine culture aussi, notre conscience hexagonale, historique. Les flux migratoires n’ont jamais donné tort ou raison, ils sont juste un mouvement perpétuel et inexorable de l’homme.

Je n’ai pas livré la France aux Arabes. Ni à un quelconque envahisseur étranger. Certains habitaient là bien avant ma naissance, beaucoup auront illustré ce pays mieux que je ne l’ai incarné moi-même. J’ai grandi avec la conception d’une terre n’appartenant à personne, sinon à celui qui la fait vivre. Le culte des frontières m’insupportait, ses fervents me semblaient voués au déclin, comme ont disparu les théoriciens d’une terre plate, ou les adeptes du géocentrisme. Enfin, presque tous. Car c’est bien le problème : il ne suffit pas de migrer vers un meilleur « vivre ensemble », puis d’espérer que le progrès rattrapera les consciences derrière nous, lentement mais sûrement. Que l’obscurantisme faiblira, sans même qu’on s’évertue à infléchir la courbe des idées. Juste en laissant passer quelques générations. Cette forme d’eugénisme civilisationnel a montré sa limite. Pour tirer une population entière vers ses idéaux, l’élite doit devenir une majorité ; à défaut elle reste un oppresseur intellectuel, le symbole d’un mandarinat exclusif. Nous avions beau nous présumer plus sages, plus éclairés, plus ouverts, ils ne nous ont pas crus.

Et je revois ces jeunes ados, vingt ans en arrière, engoncés dans leurs capuches ternes de mauvais garçons. J’aurais voulu pouvoir leur parler, au moins essayer une fois. Ce qui me bloquait n’était pas tant la crainte de m’attirer des ennuis, mais plutôt mon exaspération à leur égard. Je les méprisais d’être si conforme aux clichés répandus, si stéréo-typiquement proche d’une caricature de bas humoriste. Evidemment, cette caricature je l’entretenais indirectement, en confortant ma distance anthropologique, sans chercher à adoucir mes propres préjugés. Je les sentais tellement auto-conditionnés, plus fidèles encore à leur milieu d’origine qu’un rentier ou un avocat. Pleins de révolte oui, mais incapables d’une révolution. Ni sur l’époque, ni sur eux-mêmes.

J’aimerais apprendre que certains ont pu s’affranchir malgré tout. Passé le chaos, ils deviendraient peut-être les artisans d’une nouvelle mixité sociale, d’un resserrement fraternel. Comme un démenti à mes présomptions antérieures, et au procès en félonie qu’on nous accorde maintenant, nous les apatrides opportunistes, à l’abri des balles perdues. Ici à Berlin, ailleurs à Genève, Londres, ou Bruxelles… Si la situation empire encore, nous obtiendrons même le statut de réfugié politique, sous l’égide de l’Union Européenne. Quel bel affront aux tragédies franco-allemandes du siècle dernier… L’histoire n’est donc pas qu’un simple recommencement, elle se contredit parfois. Le Berlin d’aujourd’hui offre un asile privilégié, à ceux qui refusent de choisir entre une autorité fascisante et un état sous-laïcisé, ultra-communautaire.

Sans doute la France m’aura trop peu donné envie de me battre pour elle, d’entrer en résistance. Pas plus qu’elle ne m’aura changé en « collabo » d’ailleurs, malgré l’ironie de mon exil germanique. Peu importe, on soutient toujours le meilleur bord sur un champ de bataille passé. Mais prétendre qu’on n’aurait pas couché avec l’Allemand en 40, est à peine moins fictionnel que de rejouer la bataille de Poitiers face aux Arabes… L’histoire française reconnaîtra les siens, je suppose. La mythologie berlinoise également : « Ich bin ein Franzose », comme on plaisante ici, avec une pointe d’accent kennedyien.

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