L’impact des mots, le crash des neurones.

par Jullian Angel

burning-book-001

Les symptômes ont commencé il y a environ un an. Une sorte de révulsion biliaire et cérébrale, chaque fois que j’entendais employé le verbe « impacter » à la radio. Notamment sur une station d’info continue, dont le ton anxyogène permet un éveil matinal rapide, sans illusion superflue d’un monde soudainement vivable. Avant on pouvait déjà clasher et tacler sans guillemets, ni pincettes, mais ce nouveau barbare des bescherelles est autrement plus contagieux. Aussi alarmant qu’une relecture du 1984 d’Orwell par les temps qui courent.

« La crise des subprimes impacte la zone euro ». Jusque là soit, j’arrivais encore à ingérer mon premier café quotidien. Le jargon économique impose une certaine laideur stylistique, et on ne demande pas au cac 40 d’inspirer un alexandrin. Ça allait bientôt se gâter hélas : désormais « la crise impacte aussi le moral des ménages ». On touche cette fois à la personne humaine, que dis-je, on lui défonce le pare-brise vocabulistique. Un vrai carjacking du petit Robert.

Non content d’avoir une réalité syntaxique fort douteuse, cet  « impacter » transitif éradique peu à peu du langage audio-visuel plusieurs verbes déjà bien expressifs, tels que : frapper, atteindre, marquer, heurter… Mais son emploi ne se limite pas à un synonyme passe-partout dont abuse le journaliste paresseux, autant que le manager d’entreprise. Autour de soi, commence à poindre une déclinaison plus intime, du genre « ça m’impacte que tu dises ça… ». A terme, ce sera sans doute la prolifération d’un nouvel adjectif « impacté », comme substitut naturel à « déprimé », « affecté », voire migraineux : « pas ce soir chéri, je me sens trop impactée ».

Certes, aucune langue vivante ne peut rester figée, ni exagérément conservatrice. Mais cette évolution linguistique à coup de néologismes totalitaires, renvoyant dix mots encore frais aux obsolètes (les « oubliettes » du Larousse), ça en dit davantage sur l’atrophie intellectuelle d’une société que sur sa créativité dialectique. Et quant à emprunter au dynamisme de l’Anglais, contentons-nous des termes, laissons-lui sa syntaxe. La langue de Bukowski sera toujours plus directe et permissive, inutile de lutter.

Maintenant, afin de prouver que ce billet n’est pas qu’une lubie élitiste d’un poète en manque de finesse ambiante, voici quelques propositions alternatives pour étoffer votre lexique punchy. Ensemble, réduisons l’impact du mauvais goût :

_ « Je suis vraiment twin-towerisé par cette nouvelle… Ça me pearl-harbourise en travers de la gorge »

_ « Pas trop envie de bouger ce soir, je me sens fukushimé de l’intérieur… »

_ « Arrête de me carglasser le moral, aide-moi plutôt à résoudre ce crash-test »

_ « Il est beaucoup trop rentre-dedans, j’airbaguise dès qu’il approche… »

_ « Cette musique me chaballise le système, c’est un vrai Shakir-Haka »

Publicités