Haine de ne pas être…

par Jullian Angel

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Mieux qu’un étalage de bons sentiments, pour fédérer il faut détester. Rien n’est plus mobilisateur ces temps-ci. L’internaute pacifique se sentirait presque sous-représenté, en lisant les commentaires après une vidéo sensible, par exemple. « Serais-je trop engourdi du cortex paranoïaque, si je ne fantasme aucun complot juif, même en secret ? » Bientôt le stratagème opère : vous inculquez aux gens « raisonnables » la peur de devenir minorité, alors ils finissent par douter à leur tour. Puis l’échiquier bascule progressivement. « Et s’ils avaient un peu raison quand même ? »

L’expression du rejet paraît forcément plus véhémente et spectaculaire. Comme les balles sifflent plus fort sous régime de paix. Car nous ne sommes pas en 1940, mais nous réveillons son fantôme à force de paniquer, ou de scruter les sondages d’intentions de vote. Simplement, contrairement aux haters monomaniaques, des millions de gens non antisémites, non racistes, non homophobes, ont autre chose à faire que d’épancher quotidiennement leur civisme républicain sur Internet. Les polémistes du pire y trouvent le champ libre, et l’idiot du village peut surfer hors syntaxe, c’est son droit ; ça n’inverse pas la balance idéologique pour autant. Mais il est tellement commode de pointer une menace à l’ordre moral, surtout après deux décennies d’un médiatico-politiquement correct ravageur.

On est toujours la bête immonde de quelqu’un d’autre. Or en marge du prétendu «système», beaucoup méprisent désormais le savoir, la culture, l’ouverture au monde, comme des valeurs bourgeoises ayant trahi le coeur populaire de leur fonction. Quant aux leçons d’histoire, elles donnent l’effet d’une pure condescendance élitiste, assénée à coup de millions de morts. On obtient ce fourre-tout haineux, souvent illisible, fustigeant pêle-mêle le progressiste, le mondain, l’intellectuel, le riche, le beau, le célèbre ; tout ce qui symbolise une forme d’exclusion identitaire : non le roi n’est pas forcément juif, gay, ou franc-maçon, mais il possède ce que je n’ai pas, alors disons qu’il est juif… La lutte des communautés offre une diversion idéale pour ne plus parler guerre des classes, tout bonnement. Appelez un chat un chien, et maintenant regardez-le attraper la rage.

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