About the 26th tooth: necrosis…

par Jullian Angel

La douleur s’était amplifiée depuis quelques semaines ; d’abord d’un côté de la mâchoire, avec des maux de tête incessants, puis de l’autre, là où les premiers signes d’inconfort dentaire était apparus 3 mois plus tôt. Il y avait déjà eu un premier rendez-vous auparavant, qui n’avait rien révélé, sinon de maigres hypothèses, et une envie certaine de trouver un autre dentiste au plus vite, pour une deuxième consultation. Identification du mal, neutralisation du problème… On voudrait que la réalité soit aussi simple et honnête, surtout au beau milieu d’une rage de dents.

Entretemps la date s’approchait, inexorablement. Ce chiffre marqué au fer rouge, en forme de symbolique fatale, d’une étrange coïncidence d’état-civil entre deux personnes. Tel oracle grec l’aurait déjà interprétée en signe funeste, si elle n’avait d’abord représenté un séduisant coup du destin, puis l’indicible témoignage d’une bienveillance occulte. Comme signer, friévreusement, au bas de sa demande officielle de rémission. Mais on accepte aussi de rendre les armes, quand enfin on vient prendre armure de ces bras trop ouverts, en les laissant nous envelopper. La reddition, voilà ce qu’on a gravé dans le marbre.

L’amour est le plus court chemin possible entre bénédiction et malédiction. Il change les accidents en miracles, le soleil en ténèbres, autant de fois que nécessaire, à travers autant de revirements imaginables qu’une âme pourra endurer jusqu’à n’y voir plus que du chaos, de l’absurde… Ou la preuve indéniable d’un parcours plus complexe justement, d’un territoire de destinée qu’il faut observer de plus haut, de plus loin, avant d’en comprendre l’éclat et la finalité.

Certaines échéances attisent d’autant plus l’envie de gagner ces quelques précieux centimètres de savoir, sur une feuille blanche de mystères. Car le brouillard apaise brièvement, mais ne protège ni du danger, ni de la crainte du danger. Quelque chose doit arriver, déborder le rempart de protection. Un nerf qui se réveille et parlera pour les autres. Un nerf prêt à subir une décharge pour briser la torpeur, ce silence insultant, cette discrétion hypocrite.

La date survient enfin, coincée au coeur d’une semaine à chercher des amarres impossibles, à colmater les brèches de l’esprit ; et celles du corps qui se dérègle, qui hurle des maux invisibles, des foyers d’infections sans fondements, des brasiers sans causes… Mais au lendemain du 26, le trouble ne passe toujours pas. Il s’accentue au contraire. Stoïcisme ou résignation, à l’heure du nouveau rendez-vous pris chez un adepte rationnel de l’avis médical, le côté gauche de la mâchoire a pourtant déjà presque cessé tout tiraillement généralisé ; la douleur redevenue supportable, désormais ciblée sur une seule dent.

« En haut, à gauche… » Un curieux appareil sonde chaque pré-mollaire, l’une après l’autre, pour confirmer ou infirmer par une radio instantanée le premier examen sommaire du dentiste : rien de probant, au moins en surface. « la 24ème… « , « la 25…« .  « Non, rien à signaler…« .

Aussi l’index remontre-t-il encore au praticien le point douloureux. « Peut-être quelque chose sur celle-là, oui… mais rien d’évident pour le moment« .  Alors le dentiste fait noter à son assistante : « suspicion de nécrose sur la 26ème, en haut à gauche« .  La dent est peut-être en train de mourir, à petits feux, mais il faut attendre de savoir pour intervenir, « on ne dévitalise pas une dent à la légère…« .

Je me souviens avoir entendu le chiffre « 26 » et le mot « nécrose », mais sans réaliser immédiatement ce nouveau signe d’ironie surréaliste. J’étais juste moitié frustré, moitié soulagé par le diagnostic, à l’image d’une histoire et de ses péripéties, de tous ses chapitres sans épilogue. En effet, on ne « dévitalise » pas sans savoir.

Encore un peu de patience. Quelques jours après, j’ai su cette fois.  Le cheminement de la douleur avait cruellement attendu son terme, en livrant seulement quelques indices au passage. Bien sûr, tout ça n’avait pas grand-chose à voir avec une simple dent, dont j’ai même déjà oublié l’emplacement exact d’ailleurs. Mais le restant de douleur sur ce 26ème nerf s’est éteint précisément la même nuit que mon espoir de revoir vivante une proche, une de ces soeurs d’âme désignée par la vie, et que je ne pensais pas avoir perdue humainement, au-delà des aléas, des déchirements.

Et j’ai su qu’à présent un autre deuil commençait. Un des plus difficiles peut-être, sans une stèle pour se recueillir, sans l’adieu en paix, sans le dernier chapitre. Avec un message émis, certainement, mais non délivré.

Rien ne serait plus important que cela, lutter contre la perte de l’autre, de son humanité. Aucune rage, aucun brûlot d’injustice pour atténuer cette parodie de destin. Tous les gestes demeurent vains, ils tendent un piège si béant, sous les pas du damné trop pressé d’ôter son voile de deuil. En ces heures où les émotions nous noient sous un flot d’impulsions dissonnantes, la foi répète une seule même chose heureusement : ce qui a vécu ne meure véritablement qu’en nous-mêmes, si nous oublions qu’une âme peut toujours ouvrir des yeux, quand sa mémoire s’obscurcit, ou son paysage devient saturé de laideur. Puisque la poussière balayera tout le reste.

Et j’ai pleuré devant cette voie libre, soudainement ouverte finalement.  Sur cette poussière, que le temps ne souffle pas toujours contre soi.

« ...Still the wind makes a fairy twirl
Of a few echoes from the world…
And it comes along to my ears,
Reviving my old memories.

Then I feel great,
It feels like peace…
« 

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