Pour la beauté du geste…

par Jullian Angel

Je ne suis pas né de marbre. Et je n’ai pas été changé en statue de sel. Certains mouvements sont juste plus difficiles que d’autres, comme orienter le corps afin qu’il garde une trajectoire sans virages forcés, ni fausses routes. Comme aiguiller l’esprit vers ce musée des souvenirs, tout en esquivant dans chaque pièce les « pourquoi ? » trop envahissants. Je suis né les yeux grands ouverts. Avec une mémoire déjà à vif.

Pour se souvenir, donc. Et pour la beauté du geste…  Car cette marionnette refuse d’obéir à ses fils. L’automate reste blessé, mais encore sans haine. Alors il agite des offrandes, souvent pathétiques, sur l’autel du pardon et de la transcendance. Un brin d’élégance de soie autour d’une chair d’amertume, l’hommage d’un romantique malgré-lui à ce vécu, si intensément partagé. Tandis qu’une main encourage l’auto-flagellation, l’autre a vite fait de commettre son imprudence, cacheté l’enveloppe, posté le message. Maintes fois on l’y a déjà repris, à venir tendre un présent, ou esquisser une caresse, même s’attarder sur une chevelure interdite. Quand elle ne trépigne pas à chercher les mots justes, pour le petit billet qui accompagnera ces quelques tiges de splendeur éphémère…

Cette main-là s’est brûlée au delà du raisonnable. Mais elle ne veut ni cicatriser, ni manier le fer, ni former de signe d’adieu. Elle doit rester libre d’encourir une arabesque supplémentaire, de se tendre vers une fontaine changée en barrière d’orties ; plonger dans la boue, jusqu’à retrouver ce joyau de rédemption. Pour la beauté de l’acte, et par respect de ses propres valeurs d’âme, en ces temps où l’efficience du geste prime avant tout, où chaque mouvement doit être couronné de réussite. Toujours plus de mains qui s’enfouissent dans leurs poches de renoncement, viennent pendre quand il faut porter, prendre au lieu de poser. Couvrir les arrières plutôt que riposter.

Oser savoir perdre, pour mieux demeurer fidèle à soi-même. Oser même parfois être vain et inconséquent, le temps d’une simple bataille, puisqu’elle n’est pas la guerre entière. Oser ne pas chercher la justification, lorsque tout devient si violemment contradictoire, sali par les faits. Oser la grâce, le panache, le pied de nez du désespoir.

Tous ces gestes ne m’ont pas rendu le sens, ils n’ont pas suffit à guérir l’injustice. Mais souvent, ils m’auront protégé de l’absurde dévorant, en évacuant brièvement la laideur des circonstances, en lavant presque l’affront de cette fatalité sur un miraculeux chapitre de vie.

Pour la beauté du geste… de trop. Comme au fond chacun était en trop depuis le début, du premier regard d’amitié, au dernier message orphelin d’une réponse. Puisque seules les statues ne commettent jamais de faux-mouvement…  Sombre muse, je ne me laisserai pas encore figer cette fois.

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