Les morts portent aussi le deuil des vivants…

par Jullian Angel

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A qui s’adresse-t-on, quand il n’y a personne autour ? Seul, en ces moments un peu fragiles de vacuité quotidienne, entre deux activités, deux décisions ; vers quelle personne fictive s’épancher pour une conversation mentale imaginaire ?

Chaque journée contient son lot de transitions, tous ces creux réguliers qu’on finit par redouter. Comme la simple durée d’un repas, d’une douche, d’une demi-heure de ménage ; lorsqu’on devrait juste ne penser à rien, vider l’esprit déjà trop sollicité par ailleurs, ou alors se concentrer sur une question précise, une équation de vie à résoudre. Mais on laisse nos pensées dériver, avec le soulagement illusoire de ne plus devoir les canaliser, enfin. Car c’est un repos à double-tranchant : l’inconscient est un petit dictateur sournois, bien plus dangereux que cette réflexion disciplinée qu’on s’impose, le reste de notre temps éveillé.

On passe du pilotage au pilonnage automatique, de toutes les tracasseries du moment bien sûr _qui restent souvent à portée de résolution ; mais plus durement par l’ombre envahissante d’un brusque souvenir, du nerf traumatique ravivé. Nos démons sont encore plus seuls que nous : une fois réveillés, il faut leur parler.

Alors bien souvent, je parle à ce même fantôme, celui de l’absente, et du corps disparu. Je communique avec à un souvenir, tout en cherchant malgré moi à rendre la conversation très actuelle, intensément et douloureusement crédible. Je projette chaque vision des choses, de la plus pessimiste à la plus rédemptrice. Et même dans ce flot de confusion libéré, j’y censure les fantasmes trop grossiers, ou un dialogue trop irréaliste. C’est comme si mon inconscient m’interdisait de tricher avec l’histoire, avec mes propres sentiments, sans pourtant me laisser reprendre le contrôle et exhumer le cadavre toujours chaud d’une poignante réalité.

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L’errance peut ainsi durer une trentaine de secondes, cinq minutes, un quart d’heure, une heure parfois… Je ne me sens pas si mal au départ, tout dépend du film projeté, de ce dialogue entamé. Puis ma respiration se bloque peu à peu, je poursuis machinalement le cours de mes gestes ménagers, souvent routiniers, et d’autres symptômes physiques surviennent alors, si je m’attarde encore sur cette vision : la colère, l’angoisse, le désir, une insondable détresse…  Mon sang retrouve ses droits, il connaît chaque épisode du feuilleton par coeur.

Heureusement, cette petite bulle finit par éclater. D’une voix sévère, la mère conscience sermonne le vagabond, le rappelant à l’ordre, sans grande illusion et assez hypocritement au fond : pourquoi laisser un prisonnier s’évader aussi facilement, sinon afin de l’espionner et mieux entrevoir les desseins du camp adverse ? Selon les indices précieusement recueillis, on postera dès le lendemain une armée de garde-fous aux portes de la citadelle. On prendra une guitare ou une plume comme on brandit un bouclier ; on ira boire un verre pour oublier, ou on restera à boire de l’eau pour mieux ne pas se rappeler… On branchera l’appareil à chasser les mauvais rêves, par sécurité, pour la nuit suivante.

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A qui s’adresse-t-on, quand il n’y a plus d’âme autour ?

Je parle à un fantôme, mais c’est moi le mort de l’histoire. Un mort qui trouvait déjà indigne, injuste, de se voir attribuer ce rôle du jeune premier éconduit, puis le rôle secondaire de l’éternel incompris, ou d’un pauvre « weirdo » écorché vif… Mais le plus dur à incarner peut-être, c’est le personnage qu’on a omis au générique, rayé de la distribution, coupé au montage des souvenirs du co-scénariste. On signale votre mort, mais on ne la voit même pas à l’écran. Un peu comme si les pompes funèbres oubliait de vous inviter à votre propre enterrement…

Et la veuve n’y pense déjà plus, tandis qu’elle rentre chez elle, après avoir jeté une pincée de terre sur un cercueil vide. Ignore-t-elle à jamais que les morts portent aussi le deuil des vivants ? Ils ont même toute l’éternité pour ça…

(photos : image 1 by « local Mc Fly », images 2-3 by Graphistolage)

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