C’était sa troisième chute cette semaine. Après l’oeil poché, le menton ouvert. Une flaque de sang dans le couloir, juste devant sa chambre. Sans doute serait-elle mieux en maison de retraite… Ce personnel manque trop d’égard envers une femme quasi-grabataire. “Encore tombée, Carole ?”. Simple routine, pour un peu ils la gronderaient presque.
Dernier jour d’hospitalisation. Remplir les quelques formulaires usuels, prendre un bus ensuite, l’après-midi. Tu t’y habituerais peut-être à force : là un “incident”, ailleurs une crise de nerfs ; tant que les oilles dorment à 9h, avec ou sans pilules, pourquoi s’en indigner ? Mais depuis ce matin miroite au sol une traînée rougeâtre que personne ne nettoie, et tes yeux refusent de s’acclimater. Il te faudra bien apprendre l’indécence, pourtant. On ne passera pas toujours l’éponge.
(1ère partie)
Vingt ans auparavant, elle dégageait l’allure d’un vrai coupe-gorge, paraît-il. Drogue, prostitution, forte concentration de marginaux. Puis le far-west urbain a reculé sous la flambée immobilière, l’embourgeoisement du quartier. Désormais, elle compte parmi les rues branchées où il fait bon parader le soir, entre étudiants huppés, résidents “bobos”, yuppies. Et artistes, naturellement… Plus qu’un porte-feuille garni, d’abord avoir de la prestance. Ici vous devez en imposer, sinon continuer votre chemin.
Tu ne fis aucun des deux cette nuit-là. Parvenu rive gauche en quittant la grand-place _droite si on la rejoint, au prétexte de “quelques flyers à déposer”. L’hypocrite accuse le hasard, toi tu courais à une mauvaise rencontre. Surtout un soir de concert, voué aux ”habitués”. Cinq minutes d’imprudence suffisent ; soudain le spectre féminin apparaît, dans ton dos, flanqué d’un autre fumeur l’accompagnant au-dehors. Mue par un tel détachement, qu’elle rendrait son mépris charitable à côté. Le déni n’offre aucune pitié, lui.
Deux années presque, à guetter l’illusoire rémission. Un long requiem ponctué de silence-radio, avant d’éprouver sa morale d’une relation humaine : simple usage temporaire d’autrui, à consentement éventuel… L’éphémère accorde parfois d’étranges livraisons ; un jour débarqua une jeune femme, son piano-clavier, ainsi qu’une petite lampe de chevet trouvée en brocante. Trois éléments vitaux, idéalement réunis. Nul autre bagage visible. Le piano se referme prématurément, hélas. Puis la pianiste. Reste la lumière en consolation, prêtée encore un an, mais reprise à son tour.
L’écran noir ensuite. Jusqu’à ce tableau abject, symbole d’un rejet beaucoup plus large. Afin que d’une salve, tu reçoives toute la négation de l’époque, asservie aux greffes révisionnistes locales. Des connaissances trop vite familiarisées, une paire d’amis présumés, qui te couchèrent un placard pour civière… Regarde-les, ces buissonniers devenus chefs de classe, suintant leur culturellement correct au comptoir des trentenaires avertis ; la joue gauche invariablement tendue, comme s’ils n’avaient pas déjà changé de rive.
On dessine le pire à l’autre bout du globe, estampillé guerre, tsunami, génocide… Ton enfer pose un décor voisin, brutalement ordinaire. Tapissé de cadavres sur pied, errant sous respiration citadine : morts à 25 ans, enterrés vers 70. Et parmi eux, elle approche son visage _raccoleusement fardé, puis t’effleure d’un salut sans regard, ni parole. Car c’est toi le disparu. Rares, ceux qui te traitent en vivant.
L’immoral imprime la barbarie des gens civilisés. Un coup de machette au figuré, dont l’infamie attise votre violence propre. Mais bien éduqué, on étouffe sa vengeance, même stratégique. Or pareille justice ne peut être rendue, uniquement perçue. Lui trouver une forme valable requiert l’énergie de mille conspirateurs.
La justice saura attendre. Honneur au pardon… En attaquant le plus dur : se pardonner soi. Expier le choix des sentiments, d’un naturel à drainer les âmes en peine. Tu n’as jamais sauvé quiconque pourtant, surtout pas toi… Et tandis qu’on remet une pièce dans un bandit-manchot hors-service, ailleurs les renoncements défilent aux objets trouvés.
Renoncement originel à poursuivre un bailleur indigne, bloqueur de migration. Ton “j’accuse” partira en lettre courante… La période est si précaire, le temps de régler un différent, plusieurs tuiles chancellent autour. Ménagement, envers chaque cafetier floueur de saltimbanques, envers l’agent véreux qui envoya ta pomme candide plein sud, se faire escroquer sans défraiement. Attentisme enfin, devant le harcèlement d’une groupie déséquilibrée, que rien ne dissuade depuis un an et demi.
Les dos ronds se brisent au pied du mur, priant qu’un drame n’arrive par-dessus… Alors pour oublier tes casseroles, tu fréquentes des “victimes” évidemment _personne ne côtoie les bourreaux. Fumeux, leur récit traumatique, mais elles le clament un verre offert, toutes bonnes intentions brandies. La sphère musicale en est pavée. Déjà trop tard, lorsqu’une lame vient te planter à point.
Grandir ou blinder sa carapace. Occulter le souvenir, ou intégrer cette mémoire, avec l’humanité qu’elle prodigue. Ceux qui l’outragent, dérivent aveuglément, comme des poulets sans tête à l’abattoir. Et vous éclaboussent au passage.
(2ème partie)
Il n’existe aucun refuge à la conscience d’être. Géographique, du moins. Quitter la ville empêchera uniquement d’autres aléas sordides. Tu préfères lui adjuger un billet de rédemption, à gratter. Seuls ses ongles postulent d’ailleurs. Et puisqu’une ombre vous traque forcément sous les projecteurs, mieux vaut la projeter en artiste : père d’un futur album de circonstance. Dont les chansons réclament la scène, pour une sortie d’apnée.
Deux semaines passées. Dernier concert annuel, justement. Le bar afflue de gens venus bruyamment ne rien écouter, tu t’entends à peine. Quatrième morceau, infructueux, la chape de plomb ne dérouille toujours pas… Ton couplet mentionne une ”auréole soumise au brasier charnel” ; et il y a ce verre, posé sur le caisson basse, répercutant les coups de paume martelés contre ta guitare. Tremblant au point d’éclater par terre, peu avant le final, dans un fracas si familier qu’il tonne le sursaut. En pleine coïncidence lyrique : ”I’m just about to hit the… fucking ground !”.
Plus d’étage inférieur cette fois. Tu dois ramasser les débris et remonter. Bientôt une nouvelle décennie, enfin. Alors jette un ultime crescendo ; rage-le, comme on crache au visage de ce 21ème siècle amorphe. Transi de savoir-faire, sevré du savoir-être : le making-of supplante l’oeuvre, les “comment” détrônent le “pourquoi”. Si tout est déjà inventé, cueillons seulement la gloriole restante. Revivals en bandoulière, ou jeunisme de rigueur.
Se situer, d’abord. Manier habilement la boussole du bon-goût. Puis doser son Dylan, son Cohen, par une grille d’accords opportune. Et demeurer en surface naturellement. A l’ère des données compressées, la profondeur devient luxe. On s’est tellement gavé de postérité, à quoi bon freiner son courtermisme dorénavant… Craignons les surlendemains, occupons l’ultra-présent, d’un simple clic. Le talent ? Une minute d’audace, dans un quotidien de phobies.
“Avant je n’avais pas peur des autres…“. La phrase te revient parfois, sous forme d’écho préventif. L’héritage confessionnel d’un patient agoraphobe, Guy, la cinquantaine, pensionnaire résident. Trois jours durant, l’homme n’avait fait que t’observer en coin, le regard sévère, introverti. Il enchaînait les cigarettes, loin des conversations ; l’oreille attentive pourtant, lorsque tu jouais quelques titres dehors, à l’entrée. Sa première parole adressée fût une question : “Tu crois qu’on vit dans la réalité, là ?“. Il se livra davantage ensuite. Jusqu’à angoisser devant ta future absence, redemandant plusieurs fois l’horaire de bus, le matin précédant ton départ.
Car c’est toute l’ironie du lieu : on peut rarement s’isoler. Alors Guy vient te rejoindre sur le banc, où ton crayon noircit fiévreusement les pages. ”Tu es sûr, je ne t’empêche pas d’écrire ?“. Si, évidemment. Mais comment interrompre l’histoire d’une vie, refusée même au psychiatre ; lui dire qu’à cet instant tu préfères l’éviter, ignorer son existence. Comme elle. Ne rien entendre d’humain. De ce qui pousse un homme ordinaire vers la paralysie sociale. De quand il habitait seul un petit meublé, sans jamais sortir, avec la télé en fond permanent. Son unique ”présence”.
Bientôt mûr pour un premier séjour, puis un second. Deux, trois allers-retours, avant retrait définitif du monde extérieur. Plus grand-chose à attendre, sinon l’heure des repas. Nerveusement. Sa vie créative autrefois brisée par un médecin tyrannique, dont la méthode l’angoissait encore davantage. “Je dessinais, j’écrivais beaucoup aussi. Des poèmes, de la prose… je donnais tout au psychiatre“.
Il évoqua son père également, en stade terminal d’un cancer de la peau, qu’il avait récemment veillé. Son récit devenait étrangement clinique, débarrassé du moindre affect. Ni compassion, ni douleur. Ni effroi à détailler les bras cadavériques du géniteur, presque dénués d’enveloppe. Résignation ou indifférence ; à mesure que ton esprit figurait péniblement cet épiderme, rongé à l’extrême, tu découvrais une autre agonie.
Sa propre déchéance éclatait. Lui même se voyait mourir lentement, cédant un fragment d’écorce à chaque couvre-feu, chaque ration de pilules. Poinçonné d’une éraflure contre tout paquet de cigarettes, toute portion cellophanée… Jusqu’à l’écorchement final. Avec ce halo d’images derrière soi, et l’abîme droit devant.
“Seigneur, j’irai vers toi, dépouillé. Sans preuve, sans jugement. Mais sauras-tu me vêtir, sauras-tu me couvrir enfin ? “.
Tu ne revins jamais le voir. La prière qu’il voulait dicter, son souvenir l’écrirait plus tard.
“Et de ça, tu en parleras dans ton carnet ? “
Qu’il me pardonne.
( FIN )





































