L’enseigne intrigue. Le descriptif également, entre boutique d’occasions et bar culturel. La veille, tu es juste rentré cinq minutes évaluer l’atmosphère, la manière dont on observe l’arrivant, tout en faisant mine d’éplucher une rangées de disques. Il s’agit plutôt d’aviser un endroit attirant dans cette longue rue commerçante, que tel Ep inédit de Radiohead.
Une seconde visite s’impose donc. Cette fois, ta curiosité vient s’éveiller jusqu’au comptoir. Et la conversation démarre spontanément, enthousiaste, autour des goûts musicaux respectifs, du lieu, ouvert récemment. Deux heures plus tard, un esprit conquis s’en retourne chez lui, rassuré. Ce premier pas humanise enfin le débarquement anonyme et chahutée de la semaine précédente. La pièce déborde encore de cartons, de questions en suspens, aussi l’étrange café-providence devient bientôt un repère naturel, apportant la bouffée d’air neuf promise.
Par où commencer, lorsqu’on veut appréhender une terra incognita, un ailleurs théorique presque… Peut-on se réjouir d’avoir su ouvrir une porte d’un coté, sans en bloquer déjà plusieurs de l’autre ? Même une âme vagabonde apprécie la reconnaissance du sol, en temps voulu. Poser un pied ferme ne devrait pas l’engourdir si rapidement, mais on aura toujours l’occasion d’explorer au-delà ensuite, d’y laisser de futurs géographes nous révéler leur propre Atlantide, à peine éloignée. Du moins on l’imagine. Et ce sentiment bat trop fort pour mentir alors, en flânant vers le centre-ville, magnifié soudainement par une belle éclaircie automnale.
Rapidement, la fin des contemplations arrive. Devant l’évidence d’une situation précaire, le rappel aux obligeances artistiques, « professionnelles ». Tu n’es pas vraiment étudiant… Identifié musicien, ou « songwriter » _quand l’interlocuteur emploie les mêmes anglicismes, jamais auto-baptisé chanteur en tout cas. Cela paraît encore tellement ingrat, bien trop galvaudé. Précoce aussi. Une simple poignée de concerts à ton actif seulement, dont certes un passage dans une prestigieuse salle parisienne ; pour autant « le métier » rentre à son rythme, non celui d’un CV adressé au mélomane averti.
Quelques échos flatteurs ont déjà embelli le tien, c’est vrai. Et un petit label associatif relaye la sortie de l’album, âprement finalisé six mois auparavant. Tant de musiciens fantasment encore sur l’aura prétendue des labels spécialisés, la crédibilité qu’elle confère automatiquement à l’artiste… « Crédibilité », sûrement le terme le plus dévoyé parmi les nombreux focalisant ce microcosme : rarement prononcé, toujours suggéré inconsciemment.
Tu ignores ta chance peut-être, à projeter sans cesse l’étape ultérieure, à trop frustrer l’instant présent. Mais dans une industrie du disque en chute libre _qui évince même les artistes confirmés, le mot « chance » peine à s’articuler. Seul « espoir » semble permis.
A ce stade en effet, si tout reste prometteur, rien n’est garanti. Peu d’illusions d’attirer les regards sur simple évocation d’un nom de scène confidentiel, en un milieu souvent lui-même réservé à l’initié. Commence alors une nouvelle démarche d’insertion. D’abord, identifier un lieu dont la programmation musicale correspond aux normes culturelles visées. Puis une fois le concert achevé, rester plus longtemps que la majorité du public, et tenir l’alcool jusque très tard… Une heure où les masques tombent aisément, où se lisent davantage certains « matricules ».
Au mieux, on tend un disque à bon escient, une carte de visite, un dossier de presse ; à défaut le monde a toujours de quoi se refaire, accompagné d’une avant-dernière-prochaine-ultime bière… S’ils n’ont pas retenu le nom, ils apprennent vite ton sens du flegme éthylique. Un bel atout à vrai dire. Excepté ensuite, au réveil.
Le premier concert local ne doit rien à ce flegme éthylique pourtant. Il survient presque logiquement dans ce café, puisque s’y manifeste tôt un réel élan de sympathie, voire les prémisses d’un futur engouement. Le gérant te propose de jouer durant la soirée d’inauguration qu’il souhaite organiser à postériori. L’endroit s’y prête mal, et il faudra louer du matériel sono, mais forcément tu acceptes.
Trop tôt encore pour attirer la « crème » du réseau concerné, ou les groupes susceptibles d’adhérer au lieu, comme à l’univers musical défendu. Lancer quelques pistes néanmoins, en compensant par la communication virtuelle, désormais privilégiée. Internet se pose en allié incontournable des prétendants musicaux de tous bords, et la plateforme Myspace connaît un essor immense.
Peut-être ont-ils déjà lu ce nom, via tel webzine ou magazine en vogue… De fait, beaucoup n’y prêtent sûrement aucune attention, manquant une belle soirée, devant un public encore très hétéroclite. L’endroit ne leur évoque strictement rien évidemment, ni recensé alors, ni établi dans un coin branché de la ville. Il y a tout à construire. Dans le même bateau au moins.
C’est tellement désert certains après-midis, qu’on t’y croise occasionnellement avec une guitare, venu distiller un brin de verve acoustique. Ni officielles, ni régulières, ces prestations : l’envie de chanter suffit, gratifiée d’un thé, d’un sandwich, sous quelques applaudissements éventuellement renchéris d’une requête d’un standard. Un jour, une dame a même jeté quelques pièces dans l’étui guitare. Cela t’a un peu vexé d’abord, puis tu les as gardées cependant. L’orgueil cède du terrain.
Entretemps, les auspices avaient soufflé un vent assez favorable jusqu’à toi. Des concerts s’enchainent alors, locaux et nationaux, parfois très anecdotiques, souvent guère payés. Mais la musique circule, l’intérêt grandit. Il te voit partager l’affiche avec des futurs « cracks » de la scène régionale, hériter d’une première partie au sein du fief « underground » de la métropole, sans réellement forcer.
Chez toi, l’esprit bouillonne dans une tête froide heureusement. Même en lisant les premières chroniques portées à ce fier étendard discographique, fraîchement brandi. Le terme flatteur a cela d’embarrassant qu’il vous dynamise autant qu’il remet les pieds sur terre, via ce statut marginal où les disques se vendent par dizaines, rarement par milliers. On prête volontiers à un album l’étoffe d’autres célèbres réussites, sans le budget promotionnel allant de pair, ni l’exposition médiatique.
A défaut, ces avantageuses critiques suggèrent involontairement les modèles à découvrir, sources présumées d’inspiration, évoqués en filiation musicale. C’est comme de n’avoir jamais connu son père, mais d’entendre à chaque repas de famille qu’on a hérité des mêmes traits, du même caractère… Surtout, elles citent fréquemment des artistes morts. Ou assez peu vaillants, dépressifs. Presque un éloge funèbre anticipé.
Pour cette époque, tu dois « sonner » comme un chanteur disparu. Une carrière posthume aurait davantage de succès certainement… L’idée attise encore ton auto-dérision. Et il vaut mieux , on est bien loin d’envisager le pressage du best-of remasterisé. Ici, la vie commence seulement à poser un franc regard sur ta candidature.
Elle a des yeux marrons, très vifs… Qui disent : « tu es admis« .
(To be continued…)































